Aborder le changement climatique en des temps difficiles

Conversation avec Gord Lambert, vice-président, Développement durable, de Suncor

Il y a plus de dix ans, Suncor a mis en branle un plan d’action de grande envergure sur le changement climatique, qui a mené à une réduction de l’intensité carbonique de ses activités. Aujourd’hui, Suncor continue de travailler à réduire ses émissions de gaz à effet de serre (GES) en investissant dans la technologie et dans les énergies renouvelables et en cherchant de nouveaux moyens d’économiser l’énergie.

Les intervenants dans le domaine nous ont demandé quels effets la crise financière mondiale actuelle aurait sur les efforts de Suncor pour relever le défi du changement climatique. Ils souhaitent également connaître notre réaction aux politiques proposées par les pouvoirs publics qui auraient une incidence sur l’industrie des sables pétrolifères. Gord Lambert, personne-ressource de Suncor en matière de développement durable, propose quelques réponses.

Compte tenu de la conjoncture économique, Suncor remet-elle en question son engagement à s’attaquer au défi du changement climatique?

GORD LAMBERT : Si vous entendez « remettre en question » dans le sens « d’abandonner », alors la réponse est un « non » sans équivoque. Nous sommes fiers du fait que Suncor ait été l’une des premières grandes sociétés du secteur de l’énergie à reconnaître ce défi au début des années 1990, et à passer à l’action de façon proactive. La tâche à accomplir n’est en rien diminuée par les bouleversements récents. C’est même plutôt le contraire : plus que jamais, l’opinion que se font les investisseurs d’une équipe dirigeante repose sur ses plans à long terme pour réduire l’empreinte carbone de son entreprise.

Si, au contraire, vous entendez « remettre en question » comme envisager de nouvelles façons de réaliser nos objectifs confirmés, alors la réponse est « oui ». La vision que Suncor se fait du développement durable a toujours été fondée sur le « triple résultat », philosophie selon laquelle une économie forte, un environnement sain et le bien-être social sont interdépendants. Pour qu’une société telle que Suncor soit en mesure d’investir dans des technologies et autres innovations qui améliorent sa performance environnementale et le bien-être du grand public, elle doit d’abord être assez viable sur le plan économique pour se le permettre.

La crise financière mondiale nous a forcés à faire quelques choix difficiles. Comme la plupart de nos concurrents, nous avons mis nos principaux projets de croissance au point mort. Nous avons également réévalué rigoureusement nos priorités en matière de dépenses dans toutes nos activités actuelles.

Toutefois, même en ces temps difficiles, j’estime que de nouveaux débouchés s’ouvrent à nous. Par exemple, en raison du ralentissement généralisé de l’industrie des sables pétrolifères, les émissions absolues de GES n’augmenteront pas aussi rapidement que nous l’avions prévu. Ce répit nous donne le temps de chercher des solutions pour rendre nos activités plus durables, dans leur état actuel et lorsque le moment viendra de relancer nos projets de croissance.

D’accord, mais entrons dans les détails, si vous le voulez bien. Comme de nombreuses autres sociétés dans le secteur de l’énergie, Suncor reconnaît depuis longtemps le potentiel du captage et du stockage du carbone comme moyen de réduire de façon significative les émissions industrielles de GES. Quelle est aujourd’hui votre position à ce sujet?

GORD LAMBERT : Nous conservons notre engagement à l’égard du développement et de la mise en place des techniques de captage et de stockage du carbone (CSC). Ces trois dernières années, Suncor a été l’un des membres fondateurs du réseau ICO2N (Integrated CO2 Network), groupement de 19 grandes sociétés étudiant la mise en œuvre de solutions de CSC à grande échelle. Suncor cherche également des moyens de capter, purifier et comprimer le CO2 émis par ses activités dans le cadre du projet CCP (CO2 Capture Project), partenariat entre d’importantes multinationales du secteur de l’énergie et quelques sociétés d’État. Le CCP vient d’entrer dans sa troisième phase, qui se déroulera de 2009 à 2012 et devrait inclure plusieurs usines pilotes et plusieurs projets de démonstration.

Le potentiel considérable du captage et du stockage du carbone est reconnu par l’Agence internationale de l’énergie et par divers pays. Au même moment, nous avons tous eu droit à une leçon de réalisme sur le coût de mise en œuvre à grande échelle du CSC. Les premières estimations avaient situé les coûts dans une fourchette de 50 à 80 $ la tonne, selon l’installation et la technologie employée. Or, les plus récentes ont relevé ces chiffres à 150 à 200 $ la tonne. À ce prix, la proposition n’est tout simplement plus viable. Cette constatation est d’autant plus valable au regard de la conjoncture économique, les gouvernements comme les industriels n’ayant plus les moyens qu’ils avaient ne serait-ce qu’il y a un an.

L’objectif le plus pressant est désormais de trouver des solutions pour abaisser le coût de cette technologie éprouvée. Suncor continuera de faire sa part dans cet effort en participant activement aux initiatives du réseau ICO2N et au projet CCP.

Et les énergies renouvelables? Dans son rapport sur le changement climatique de l’an dernier, Suncor affirmait prévoir 500 millions de dollars de dépenses dans des projets d’énergie renouvelable sur les cinq prochaines années, en plus des 250 millions de dollars déjà investis dans le secteur depuis dix ans. La promesse tient-elle toujours?

GORD LAMBERT : Nous conservons notre engagement à suivre une « voie parallèle » dans le développement des ressources énergétiques. À ce titre, tout en continuant de bâtir l’industrie des sables pétrolifères, nous appuyons l’émergence de nouvelles sources d’énergie pour demain. Les investissements de premier plan que nous avons déjà réalisés dans l’énergie éolienne et les biocarburants ont uniquement été rendus possibles par le succès de notre activité de base, l’exploitation des sables pétrolifères. Aujourd’hui, nous faisons preuve d’une prudence accrue pour protéger la viabilité économique de cette activité, afin de disposer d’une latitude suffisante pour continuer d’investir dans les énergies renouvelables et les technologies environnementales. Par conséquent, nous nous voyons contraints d’étirer l’échéancier initialement prévu, qui était de cinq ans. Toutefois, notre vision globale et nos objectifs n’ont pas changé.

Hormis les investissements dans le captage et le stockage du carbone et les énergies renouvelables, quelle est, selon vous, la solution qui présente le meilleur potentiel pour réduire les émissions de GES?

GORD LAMBERT : L’occasion la plus prometteuse est de loin l’amélioration de la fiabilité et du rendement énergétique de toutes nos activités actuelles. Nous sommes conscients de ne pas avoir été à la hauteur sur ce plan, dernièrement, et c’est l’une des raisons pour lesquelles nous faisons de l’excellence opérationnelle notre priorité majeure. Le fait d’utiliser moins d’énergie par baril de pétrole produit réduira l’intensité de nos émissions de GES. La stabilisation de notre cadence de production aura le même effet. En effet, même si nous produisons en deçà de notre capacité potentielle, nous devons maintenir en marche une grande partie de l’infrastructure de l’usine, qui consomme alors inutilement de l’énergie sans produire de pétrole. Nous nous engageons à accroître notre rendement énergétique de dix pour cent d’ici 2015.

Nous continuons également d’investir dans de nouvelles technologies qui offrent le potentiel de réduire considérablement la consommation d’énergie et les émissions de GES. Par exemple, Suncor étudie la technologie de gazéification, qui transforme le coke de pétrole (sous-produit du raffinage des sables pétrolifères) en gaz synthétique tout en séquestrant le CO2. Le gaz obtenu pourrait alors servir à produire de l’électricité et de l’hydrogène, réduisant le recours au gaz naturel pour répondre aux besoins en énergie de nos propres activités.

Suncor travaille également en partenariat avec d’autres entreprises pour étudier la possibilité de capter l’énergie géothermique enfouie profondément sous terre pour produire la chaleur et la vapeur nécessaire à l’extraction du bitume des sables pétrolifères. Ce pourrait être une autre solution pour réduire notre dépendance à l’égard du gaz naturel.

Sur le plan réglementaire, l’administration Obama a l’intention de lancer une initiative majeure de plafonnement et d’échange. Par ailleurs, le gouvernement canadien semble favorable à la mise en place d’une politique continentale sur le changement climatique. Quelle est l’opinion de Suncor à ce sujet?

GORD LAMBERT : En ce qui concerne la réglementation sur le changement climatique, nous avons toujours plaidé en faveur d’un maximum de clarté et de certitude (nos investisseurs souhaitant connaître les règles du jeu dès le départ), d’équité et de compétitivité (afin qu’aucune industrie ou région ne soit ciblée ou pénalisée injustement) et d’harmonisation.

Sur le plan de l’équité, il est trop tôt pour affirmer quoi que ce soit; il faudra attendre plus de détails. En revanche, nous accueillons favorablement la recherche de transparence et d’harmonisation. Nous n’avons jamais vu d’un bon œil la perspective d’un ensemble de règles disparates mises en place concurremment par les provinces, le fédéral et les États américains. Pour une société telle que Suncor, dont les établissements sont répartis dans plusieurs ressorts territoriaux, il faudrait alors se débattre avec plusieurs régimes d’homologation et de déclaration. À ce titre et en principe, nous estimons souhaitable une politique harmonisée à l’échelle de l’Amérique du Nord, ou au moins un système national canadien lié à un système américain.

Nous continuons d’avoir des réserves sur l’opportunité de se fier uniquement à un système de plafonnement et d’échange pour réduire les émissions de GES. En effet, un risque peut découler de la grande volatilité des cours à prévoir sur le marché du carbone. En outre, les actionnaires seront réticents devant les lourds investissements qu’exigera le développement des technologies de réduction des émissions si le prix à la tonne du CO2 connaît des fluctuations excessives. C’est pourquoi nous sommes encouragés d’apprendre que les plans canadiens comprennent la mise en place d’un fonds de soutien aux énergies propres comme moyen de mise en conformité. Ceci dit, Suncor est bien placée pour se lancer sur le marché du carbone. Nous comptons à notre actif le tout premier échange transfrontalier, en 1997, avec la Niagara Mohawk Power — un peu en avance sur notre temps, mais nous avions perçu la possibilité de voir émerger un marché nord-américain du carbone il y a déjà 12 ans.

La perspective de voir certains ressorts territoriaux — en particulier la Californie — établir une norme de carburant à faible teneur en carbone dans le domaine du transport est-elle une source de préoccupation pour Suncor?

GORD LAMBERT : Oui, nous sommes inquiets. La Californie constitue un marché potentiel important pour nous et la norme qui doit entrer en vigueur en 2010 représente une barrière potentielle pour le pétrole issu des sables pétrolifères. Cette norme fixe l’objectif de réduire l’intensité carbonique des carburants de transport en Californie de dix pour cent d’ici 2020. En soi, la fin est louable. Mais les moyens, c’est une autre histoire.

Comme vous le savez, les détracteurs de l’industrie ont très bien réussi à répandre l’image de « pétrole sale » des sables pétrolifères. Ces gens sont souvent cités dans les médias, où ils répètent — comme si c’était un fait avéré — que l’empreinte carbone du pétrole brut issu des sables pétrolifères est de trois à cinq fois supérieure à celle du pétrole brut classique. En réalité, c’est totalement faux.

Le fait est qu’environ 75 pour cent des émissions de GES d’un baril de pétrole donné proviennent de la combustion du carburant — essence ou diesel — qui en est tiré lorsque vous et moi conduisons notre voiture. Le reste provient de la phase de production et du transport du carburant. Lorsqu’on dit que le brut issu des sables pétrolifères a trois fois l’intensité carbonique du brut classique, on se concentre entièrement sur la part relativement faible des émissions de GES attribuables à la production, en ignorant délibérément le rôle bien plus important que nous jouons, nous, les consommateurs de carburant.

C’est pourquoi il importe d’évaluer l’empreinte carbone des hydrocarbures en fonction de leur cycle de vie complet, « du puits à la roue ». Ce genre d’analyse fait actuellement l’objet de nombreuses études, dont les résultats définitifs ne sont pas encore connus. Une chose, toutefois, est déjà claire : si on envisage les émissions du point de vue du cycle de vie, l’écart entre l’empreinte carbone du brut de sables pétrolifères et du brut d’autres sources n’est pas aussi important que ce que prétendent de nombreux détracteurs de l’industrie.

Cependant, l’analyse sur le cycle de vie est une opération complexe, difficile à résumer en quelques mots. L’essentiel à retenir est ceci : quel que soit l’écart constaté entre les diverses sources de brut, la réduction de carbone doit être recherchée par la synergie de plusieurs mécanismes, dont des systèmes harmonisés de plafonnement et d’échange et des investissements dans les technologies réduisant les émissions. Mais je trouve complètement insensé — surtout à un moment où la question de la sécurité énergétique se pose avec une acuité toute particulière — d’ériger des barrières commerciales potentielles entre le Canada et les États-Unis, comme la norme de carburant à faible teneur en carbone de la Californie menace de le faire. Nous aurions bien plus intérêt à chercher ensemble des solutions potentielles pour produire et utiliser l’énergie de manière à réduire notre empreinte collective à long terme.

Vous avez mentionné la campagne du « pétrole sale ». N’a-t-elle pas réussi à discréditer définitivement l’industrie des sables pétrolifères?

GORD LAMBERT : Franchement, je dois lever mon chapeau à nos détracteurs. Ils ont réussi à noircir un pan complet du secteur énergétique d’un seul coup de pinceau, sans discernement.

J’aimerais être clair sur un point : plusieurs préoccupations au sujet de l’impact environnemental des sables pétrolifères sont légitimes. À Suncor, nous l’avons reconnu très tôt et c’est pourquoi nous avons fait du développement durable un élément clé de notre stratégie d’affaires, longtemps avant que ce genre d’initiative ne devienne à la mode. Et nous avons bel et bien réalisé des progrès : l’intensité des émissions de GES de notre usine de sables pétrolifères a pratiquement été coupée en deux par rapport aux années 1990. Mais de toute évidence, il ne faut pas s’arrêter là.

À en croire nos détracteurs les plus bruyants, on pourrait avoir l’impression que l’industrie des sables pétrolifères du Canada et le premier coupable pour ce qui est des émissions de GES. Mais la réalité est tout autre. Le Canada n’est responsable que de deux pour cent des émissions mondiales de GES. Notre industrie, quant à elle, représente cinq pour cent des émissions de GES canadienne. Faites le calcul et vous constaterez que nous ne représentons qu’un dixième de un pour cent des émissions mondiales, chiffre minime à côté des émissions du secteur des transports et des centrales thermiques au charbon, entre autres. Mettez la clé dans la porte de l’industrie des sables pétrolifères — et pourquoi pas de la totalité de l’industrie du raffinage au Canada tant qu’à y être — et vous aurez à peine entamé les émissions mondiales de GES.

Doit-on conclure que le statu quo est acceptable? Absolument pas. Un potentiel énorme se présente à nous tous — industries, gouvernement, organisations non gouvernementales — d’améliorer la performance actuelle et de faire progresser la technologie et l’innovation en vue de réduire les émissions de GES à long terme. Mais nous devons faire ce travail main dans la main, dans une atmosphère de respect, pour tous les intervenants et pour la vérité. Si nous y parvenons, je suis convaincu que nous réaliserons de grandes choses.

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