Le défi des résidus

Entretien avec Chris Fordham, directeur , Stratégie et intégration régionale, Suncor

Les bassins de retenue des sables pétrolifères font l’objet de vastes débats publics —et de controverses. L’impact environnemental de ces larges bassins de décantation et leurs délais de remise en état, perçus comme étant lents, engendrent des inquiétudes. Les intervenants souhaitent aussi avoir plus de détails sur les risques des substances toxiques qui s’échappent des bassins et mettent potentiellement en péril l’écosystème et la santé humaine. Chris Fordham, directeur à Suncor, Stratégie et intégration régionale, répond.

D’abord, pourquoi faut-il des bassins de retenue?

FORDHAM: La majorité des exploitations minières produisent des résidus et celles des sables pétrolifères n’y font pas exception. Dans notre cas, les résidus se composent d’eau, d’argile, de sable et de bitume résiduel provenant du processus d’extraction ou de séparation du bitume du sable pétrolifère. Après pompage des résidus dans de vaste bassins de décantation, bien souvent un puits de mine désaffecté, une partie du sable sert à bâtir les digues de retenue, tandis que le reste se dépose au fond. Le mélange d’argile fin laissé forme une suspension stable qui se décante à la longue en un dépôt liquide que l’on appelle résidus fins mûrs. Le problème de ces résidus fins est que, laissés à eux-mêmes, il leur faudrait de nombreuses décennies pour se solidifier en un dépôt ferme pouvant être revégétalisé et réhabilité. Les résidus fins mûrs solidifiés étant composés essentiellement d’argile et non de terre, les plantes ne peuvent pas s’y enraciner. Une fois qu’il est suffisamment stable, le matériau est recouvert de terre végétale pour sa remise en état.

Comment vous attaquez-vous alors à ce défi?P>

FORDHAM: C’est une question de technologie. Suncor a été la première entreprise dans les années 90 à utiliser la technologie de consolidation des résidus (CT) pour accélérer le processus. En ajoutant du gypse, nous accélérons le rejet de l’eau des résidus qui peuvent alors se solidifier en quelques années et non plus en décennies. L’eau rejetée au cours du processus est ensuite recyclée dans les exploitations de Suncor. De fait, près de 80 pour cent de l’eau que nous utilisons est recyclée, ce qui nous permet de prendre de l’expansion sans avoir à extraire de nouvelles quantités d’eau de la rivière.

La technologie CT fonctionne, bien qu’elle soit encore trop lente à notre goût. C’est pourquoi nous investissons dans des recherches sur de nouvelles technologies d’extraction de l’eau qui pourraient nous faire avancer à pas de géant et accélérer considérablement la remise en état des bassins de retenue existants et futurs. Nous attendons maintenant l’occasion de démontrer si ces technologies peuvent fonctionner à l’échelle commerciale.

Dans quelle mesure les règlements adoptés en 2009 par l’Alberta Energy Resources Conservation Board concordent-ils avec ces plans?

FORDHAM: À mon avis, ils concordent parfaitement. Les nouveaux règlements sont tous centrés sur une remise en état plus rapide des bassins de retenue afin de créer des paysages secs et utilisables. Les technologies que nous avons développées devraient permettre de réaliser ces objectifs.

Ces règlements sont extrêmement stricts. Ils exigent par exemple qu’à compter de 2011 les bassins de retenue soient prêts à une remise en état (fermes et acceptant la circulation) dans les cinq ans suivant la fin de leur utilisation. Ce sont des délais beaucoup plus serrés que ce que nous avons vécu jusqu’à présent avec le bassin 1 de Suncor qui est en voie de poser un jalon en 2010 en devenant le premier bassin de retenue des sables pétrolifères acceptant la circulation avec une remise en état progressive de sa surface en cours de réalisation.

En toute franchise, mêmes avec les derniers progrès technologiques, ces règlements vont nous donner du fil à retordre. Mais, c’est un défi que nous accueillons avec enthousiasme. Instituer des normes de performance élevées pour toute l’industrie des sables pétrolifères sera avantageux pour tous et permettra au public de se faire une image moins négative de notre industrie.

Approfondissons la question. Si les bassins de retenue sont communs à tous les types d’exploitations minières, pourquoi les bassins des sables pétrolifères sont-ils tant controversés?

FORDHAM:Eh bien, comme tout ce qui touche aux sables pétrolifères, ils sont énormes. Dans le cas de Suncor, les neuf bassins que nous avons à l’heure actuelle couvrent une superficie totale de 31,8 kilomètres carrés et contiennent environ 230 millions de mètres cubes de résidus fins mûrs. Et soyons honnête : ces bassins industriels ne sont pas très beaux à voir. Ils sont donc devenus le symbole le plus évident de l’impact du développement des sables pétrolifères sur l’environnement.

Il y a pourtant un fait que les détracteurs de l’industrie oublient d’admettre, c’est que les exploitants des sables pétrolifères sont plus motivés que quiconque à s’attaquer au défi des résidus. Dans le cas de Suncor, le contrôle et la gestion des bassins coûtent des millions de dollars chaque année. Les bassins de retenue actifs représentent environ 30 pour cent des 16 405 hectares de sols perturbés que Suncor s’efforce actuellement de remettre en état. Par conséquent, résoudre le casse-tête des résidus est la clé de la solution à notre défi général de remise en état.

Le public s’inquiète beaucoup de la toxicité des bassins de retenue. Sont-ils toxiques?

FORDHAM:Il est exact que certains composants de l’eau des résidus sont toxiques pour les poissons et autres organismes aquatiques. Les acides naphténiques en sont essentiellement la cause. Ces acides sont des substances d’origine naturelle qui composent le bitume. On les retrouve en faibles concentrations dans la rivière Athabasca, mais ils se concentrent au cours du processus d’extraction. Cependant, les études démontrent que leur dégradation naturelle réduit considérablement la toxicité des eaux de résidus en quelques mois à quelques années. Si nous laissons donc nos eaux de résidus tranquilles pendant suffisamment de temps, les hydrocarbures d’acide naphténique sont naturellement réduits par les bactéries—et l’eau est à nouveau sans danger pour les poissons et autres organismes.

Certains ont affirmé que près de 11 millions de litres d’eau toxique se déversent chaque jour dans la rivière Athabasca suite à des fuites dans les bassins de retenue de l’industrie des sables pétrolifères. Est-ce exact?

FORDHAM:Vous faites allusion à une tentative de modélisation figurant dans un rapport d’Environmental Defence, un groupe de défense de l’environnement basé à Toronto. Il y a bien des infiltrations; c’est voulu, c’est la façon dont sont construites les digues des bassins de retenue et c’est ce qui garantit leur intégrité et leur stabilité. Mais les bassins sont aussi soigneusement conçus, avec systèmes de contrôle et de collecte des infiltrations. À titre de précaution supplémentaires, des tranchés d’interception entourent les bassins pour collecter l’eau et la rejeter dans le bassin afin qu’elle ne puisse pas atteindre la nappe phréatique ou les cours d’eau.

Les échantillonnages de l’eau dans la rivière Athabasca, en aval et en amont des développements de sables pétrolifères, ne montrent aucun changement au niveau de la qualité.

Le fait est que la conception, la construction et l’exploitation des ces bassins sont très étroitement réglées et surveillées Nos bassins de retenue sont parmi les plus grands au monde, mais, selon nous, ils sont aussi les plus sûrs.

Verrons-nous le jour où il sera possible de développer les sables pétrolifères sans produire de nouveaux bassins de retenue?

FORDHAM: Il faut noter, et c’est important, que les installations d’extraction in situ ne produisent pas de résidus. À la longue, seulement 20 pour cent des réserves de sables pétrolifères connues pourront être minées, tandis qu’il faudra utiliser la technologie in situ pour atteindre les 80 pour cent restants. Pour répondre directement à votre question, éliminer le besoin de nouveaux bassins de retenue est notre grand objectif et nous comptons sur la technologie pour y parvenir. En attendant, nous veillons à ce que nos exploitations n’aient pas un impact négatif sur la qualité de l’eau et nous relevons le défi permanent que nous posent les résidus aussi efficacement que possible.

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