Gestion des GES

Air monitoring« Cette société n’a jamais misé sur la défensive »

Une conversation avec Gord Lambert, vice-président, Durabilité, de Suncor

De nombreuses personnes croyaient que l’année 2009 verrait une clarification des principes en matière de changement climatique alors que les yeux du monde se tournaient vers la Conférence des Nations Unies sur les changements climatiques qui avait lieu à Copenhague. Bien que les négociations de la conférence de Copenhague aient contribué à sensibiliser le public, les délégués ont été incapables d’obtenir un consensus quant à un cadre de travail global. Pendant ce temps, l’élaboration de lois de grande envergure sur le changement climatique, tant au Canada qu’aux États-Unis, demeurait en suspens. Les parties intéressées s’interrogeaient quant aux répercussions de ces développements sur la stratégie de Suncor en matière de changement climatique. Elles voulaient aussi savoir comment Suncor répondait aux divers défis connexes. Gord Lambert, personne-ressource de Suncor en matière de développement durable, offre quelques réponses.

Dans le rapport sur le développement durable de l’an dernier, Suncor prévoyait « travailler pour harmoniser notre stratégie actuelle de réduction des gaz à effet de serre avec les politiques en matière de changement climatique qui seront édictées d’ici 2010 ». On s’attendait donc à une clarification de cette problématique en 2009. Où en sommes-nous aujourd’hui?

GORD LAMBERT : Pour répondre en quelques mots : En ce qui concerne la réglementation sur le changement climatique, l’incertitude semble devoir se prolonger. La conférence de Copenhague a illustré la quasi-impossibilité d’amener 160 pays à s’entendre sur un même sujet. Cette conférence représentait également une occasion irrésistible de poser pour la galerie, ce qui laissait bien peu de place aux négociations et aux dialogues constructifs. Je crois que les efforts futurs se situeront plutôt au niveau des négociations bilatérales et des sommets du G20, qui regroupent les représentants des puissances économiques mondiales et des pays responsables d’environ 80 % des émissions globales de gaz à effet de serre.

Les progrès sont donc encore possibles?

GORD LAMBERT : Absolument. Je crois même que Copenhague nous offre une occasion de reformuler le débat sur les changements climatiques. Bien que l’accord de Copenhague ne lie aucune partie, il invite les pays à déclarer leur engagement à réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) et à accélérer le développement et l’utilisation de technologies plus écologiques. Cela ouvre la porte et incite les pays à innover à l’intérieur de leurs propres frontières pour réaliser ces objectifs, qu’il s’agisse de pousser le développement de l’énergie renouvelable, de développer l’énergie nucléaire, d’investir dans des technologies de réduction de l’empreinte carbonique des sources d’énergie traditionnelles, ou d’une combinaison de ces stratégies.

Dans un contexte canadien, cette approche correspond à un objectif préconisé par Suncor, à savoir l’élaboration d’une stratégie nationale sur l’énergie durable. Nous croyons qu’il nous incombe, en tant que société, d’évaluer nos besoins énergétiques 10, 20 voire 50 ans à l’avance, de déterminer la combinaison de sources d’énergie éprouvées et potentielles la mieux en mesure de répondre à ces besoins et de tracer un « itinéraire » menant à l’atteinte de nos objectifs énergétiques de façon opportune et responsable.

Les cibles et objectifs en matière de réduction des émissions de GES feraient partie intégrante d’une telle stratégie nationale et il faudrait examiner de plus près comment cette énergie est produite et utilisée. L’amélioration de l’efficacité des véhicules et des normes de construction, de même que le développement des transports en commun, pourraient donc être des éléments clés de cette stratégie. Vue de cette façon, une stratégie de gestion responsable de l’énergie s’imposerait en grande partie comme stratégie sur les changements climatiques.

Je compare parfois cette situation à un casse-tête. Le Canada possède plusieurs pièces du casse-tête énergétique. Nous bénéficions de vastes ressources, nous disposons de capitaux et nous jouissons de l’expertise de chercheurs hors pairs et d’acteurs clés de l’industrie. Sans l’image qui permet de savoir comment ces pièces s’imbriquent, toutefois, il est très difficile de résoudre le casse-tête.

Étant donné l’absence de consensus de la conférence de Copenhague et les progrès plutôt mitigés sur les autres fronts, les regards pourraient se détourner des producteurs d’énergie comme Suncor. Pourquoi ne pas relâcher vos efforts et vous tourner vers d’autres choses?

GORD LAMBERT : Ce serait une approche trop passive. Cette société n’a jamais misé sur la défensive. Bon, nous aimerions voir des politiques plus claires au niveau national et international, mais cela viendra avec le temps. Par contre, le manque de clarté ne doit pas être une excuse pour la complaisance ou l’inaction.

Le fait est qu’une entreprise telle que Suncor ne se fie pas uniquement aux signaux du gouvernement. Nous devons comprendre et anticiper les attentes de la société pour réagir en conséquence. Et la réalité nous indique que notre avenir est axé sur la réduction du carbone.

Je crois également que la tendance des détaillants à « verdir » leur chaîne d’approvisionnement est un signal incontournable. Les Walmart de ce monde constituent en quelque sorte un organisme de réglementation puisqu’ils disposent d’un pouvoir d’achat permettant d’amener des changements. En tant que producteur d’hydrocarbures et fournisseur de carburant, nous ne pouvons pas nous permettre d’ignorer ce fait.

Suncor est reconnue pour sa capacité à anticiper les défis à long terme. Le plan d’action en sept points sur les changements climatiques que nous avons adopté au milieu des années 1990 a bien résisté à l’épreuve du temps. La plupart des points sur lesquels nous nous sommes engagés alors, notamment l’investissement dans la technologie et l’énergie renouvelable, la sensibilisation du personnel à l’efficacité énergétique et la participation à l’établissement d’une politique publique, sont aussi pertinents aujourd’hui et peut-être même plus.

Quelles seront les meilleures occasions futures pour Suncor de réduire son empreinte carbonique?

GORD LAMBERT : L’occasion la plus prometteuse est de loin l’amélioration du rendement énergétique de l’ensemble de nos activités actuelles, particulièrement dans le secteur des Sables pétrolifères. Le fait d’utiliser moins d’énergie par baril de pétrole produit réduit l’intensité de nos émissions de GES. Cela nous permet en outre de réaliser des économies. Suncor dépense actuellement environ 2 milliards $ par année en frais d’énergie. Nous nous sommes engagés à accroître notre efficacité énergétique de 10 % d’ici 2015. Si nous atteignons ce but, nous réduirons nos frais de carburant d’environ 150 millions $ annuellement et nous serons bien positionnés pour nous conformer aux réglementations futures en matière d’émissions de GES.

Cela ne sera pas facile. Nous devons gérer l’énergie comme nous gérons l’argent, c’est-à-dire avec prudence et efficacité, sans jamais perdre la valeur de vue. Nous élaborons présentement un système de gestion de l’énergie qui nous aidera à réaliser nos objectifs et à mobiliser nos effectifs.

Sur quels autres fronts les progrès seront-ils possibles?

GORD LAMBERT : Deux des secteurs clés sont l’engagement de longue date de Suncor envers l’énergie renouvelable et l’investissement dans de nouvelles technologies. Nous devrions dépenser 500 millions $ supplémentaires sur cinq ans pour le développement de l’énergie éolienne et des biocarburants. Nous avons annoncé en 2009 un projet d’agrandissement de 120 millions $ de notre usine de production d’éthanol près de Sarnia, en Ontario, qui doublera la capacité à 400 millions de litres par année.

Je sais qu’un grand débat entoure la capacité de l’éthanol de réduire les émissions de GES. L’Environmental Protection Agency des États-Unis déterminait récemment que les biocarburants actuels, par exemple ceux produits à notre usine alimentée au gaz naturel à proximité de Sarnia, offraient une réduction nette de GES d’environ 20 %. Notre usine d’éthanol agrandie et notre investissement dans quatre projets d’énergie éolienne au Canada devraient nous permettre de réaliser une réduction de près d’un million de tonnes de CO2 par année, soit l’équivalent des émissions annuelles d’environ 200 000 automobiles. Et nous comptons bien développer ces secteurs d’énergie renouvelable.

Nous continuons également d’investir dans de nouvelles technologies de réduction du carbone, particulièrement dans des façons de rendre le captage et le stockage du carbone plus rentable à l’échelle commerciale. En tant que partenaire du projet CCP (CO2 Capture Project, projet qui regroupe certaines des plus grandes sociétés du secteur énergétique et diverses sociétés d’État), par exemple, nous explorons des façons plus rentables de capter le CO2 des chaudières utilisées pour l’extraction in situ du bitume.

Suncor a contribué en 2009 à fonder Carbon Management Canada (CMC), un réseau national de chercheurs universitaires basé à l’Université de Calgary et financé par les gouvernements fédéral et provinciaux, ainsi que l’industrie pour la somme de 75 millions $. L’un des principaux mandats de CMC consiste à explorer des techniques rentables et à faible intensité carbonique pour l’extraction et le traitement des combustibles fossiles.

La Californie a adopté en janvier 2010 une nouvelle norme de carburants à faible teneur en carbone (LCFS) qui s’applique aux carburants de transport. Plusieurs autres États américains et certaines provinces canadiennes envisagent des mesures similaires. Quels risques cette norme pose-t-elle pour Suncor et l’industrie des sables pétrolifères en général?

GORD LAMBERT : Nous avons quelques inquiétudes. La Californie est un important marché potentiel pour nous et la norme LCFS représente une barrière potentielle pour le brut issu des sables pétrolifères. Cette norme fixe l’objectif de réduire l’intensité carbonique des carburants de transport vendus en Californie de 10 % d’ici 2020. En soi, la fin est louable. Nous nous demandons toutefois s’il s’agit vraiment de la meilleure façon de réaliser cet objectif.

Une norme LCFS semblable à celle adoptée par la Californie constitue d’une certaine façon un instrument très grossier. Elle force les raffineurs et les vendeurs de carburant à effectuer le suivi de l’intensité carbonique sur le cycle de vie de tous les carburants qu’ils vendent pour s’assurer que les niveaux d’intensité prescrits sont respectés. Mais cette application aux carburants de transport est très difficile, particulièrement au niveau des régions. En effet, les différents territoires de compétence appliquent leurs propres méthodes d’évaluation de l’intensité carbonique. Certains territoires pourraient édicter des règlements qui favorisent certains carburants locaux. Certains pourraient accepter l’éthanol en tant que remplacement viable de l’essence et d’autres non. Il s’agit d’un problème très complexe.

Il est également difficile de percevoir comment cette norme s’attaque à la réduction des émissions de GES, ce qui constitue le cœur même du problème. En effet, de 75 % des émissions sur le cycle de vie se produisent au moment de la combustion dans les véhicules des consommateurs. Les niveaux d’émission sont donc fortement liés au rendement énergétique du moteur et au kilométrage parcouru. Le simple fait de ratifier une norme LCFS ne mettra pas plus de véhicules électriques hybrides sur la route et n’encouragera pas plus de gens à utiliser les transports en commun.

C’est pourquoi Suncor a entamé des discussions avec des parties intéressées au sujet d’une solution de rechange aux LCFS, que nous appelons « infrastructure de transport à faible intensité carbonique ». L’objectif de cette infrastructure consiste à réduire les émissions absolues de GES pour tout le secteur des transports en tenant compte de toutes les politiques publiques concernant les émissions d’un territoire de compétence donné. En plus de tenir compte de l’intensité carbonique des sources de carburant, une province ou un État pourrait examiner l’incidence globale de ses politiques sur divers facteurs, notamment le développement des biocarburants et l’utilisation des véhicules électriques hybrides, la réduction du kilométrage parcouru et l’appui à la fabrication de moteurs écoénergétiques.

Mais le vrai problème n’est-il pas le fait que le brut extrait des sables pétrolifères a une intensité carbonique beaucoup plus élevée que celle du brut extrait d’autres sources?

GORD LAMBERT : Il s’agit là d’une perception erronée que certains critiques de l’industrie aiment propager. Ces gens répètent souvent que l’empreinte carbonique du pétrole brut issu des sables pétrolifères est de trois à cinq fois supérieure à celle du pétrole brut classique. De récentes études indépendantes démontrent toutefois que la différence est minime, de l’ordre de 5 à 15 %, lorsque l’on tient compte du cycle de vie total des carburants (de la production à l’utilisation finale). Si vous ajoutez d’autres facteurs, par exemple l’utilisation de la cogénération à nos installations d’exploitation des sables pétrolifères ou le fait que l’on peut extraire plus de carburant de transport d’un baril de pétrole brut de sables pétrolifères que d’un baril de pétrole traditionnel, l’écart est encore plus mince.

L’essentiel à retenir est ceci : quel que soit l’écart constaté, la réduction de carbone doit passer par plusieurs mécanismes, dont des systèmes harmonisés de plafonnement et d’échange et des investissements dans les technologies réduisant les émissions. Au lieu d’ériger des barrières qui risquent de nuire au marché sans vraiment s’attaquer au problème, il vaudrait mieux travailler ensemble et chercher des solutions concrètes qui nous permettront de réduire notre empreinte carbonique collective.

Vous avez mentionné des mesures de plafonnement et d’échange. Suncor a-t-elle une préférence quant à la façon de fixer un prix au carbone?

GORD LAMBERT : Nous n’affichons essentiellement aucune préférence entre une taxe carbone ou une méthode de plafonnement et d’échange. Les deux approches présentent des avantages et des inconvénients. Et il est probable que nous nous retrouvions avec un hybride des deux en fin de compte. Nous avons des réserves à propos d’un système reposant exclusivement sur l’échange, car il serait à la merci d’importantes fluctuations du prix fixé pour le carbone. Ce genre de volatilité peut décourager les investissements à long terme dans les technologies de réduction du carbone qui s’avéreront nécessaires pour résoudre le problème. Une taxe carbone offrirait plus de stabilité au niveau du prix et pourrait également, si elle est bien conçue, encourager les investissements dans les technologies. Qu’il s’agisse d’un système d’échange ou d’une taxe, toutefois, l’équité et la compétitivité seront des éléments essentiels. Aucune industrie ou région ne devrait être injustement visée ou punie, et le prix du carbone devra concerner toutes les parties, tant les producteurs d’énergie que les consommateurs.

En 2009 encore, et particulièrement lors des négociations de Copenhague, le brut extrait des sables pétrolifères a été dépeint par certains critiques comme du « pétrole sale » dont le monde devrait se passer. À quel point ce message est-il efficace et comment y réagissez-vous?

GORD LAMBERT : Nous devons prendre ces allégations très au sérieux. Une partie de la réponse consiste à veiller à que le public ait accès à tous les faits. Lorsque l’industrie des sables pétrolifères est dépeinte comme le coupable numéro un en matière d’émissions de GES, par exemple, nous devons souligner que cela n’est pas le cas et que cette industrie n’est en fait responsable que d’environ 1/10e de
1 % des émissions globales de GES. Doit-on conclure que le statu quo est acceptable? Absolument pas.

J’ai toujours cru que les actions sont plus éloquentes que les mots. La meilleure solution consiste encore à améliorer nos performances sur le plan environnemental. En plus des mesures déjà couvertes, Suncor continuera notamment d’œuvrer dans le cadre de la récente initiative OSLI (Oil Sands Leadership Initiative). Cette initiative, composée de Suncor et de quatre autres sociétés de sables pétrolifères d’esprit progressiste, recherche des solutions concrètes qui amélioreront les performances environnementales.

Nous n’en sommes encore qu’au début, mais les ambitions de l’OSLI sont parfaitement illustrées par son groupe d’étude des technologies, qui s’interroge sur les divers aspects d’un projet modèle d’exploitation de sables pétrolifères du 21e siècle. Les questions posées incluent notamment les suivantes :

  • Comment pourrions-nous réaliser un objectif d’empreinte carbonique zéro?
  • L’exploitation sans eau des sables pétrolifères est-elle possible?

Cet engagement envers l’innovation et ces réflexions audacieuses sont la clé du futur de l’industrie.

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